sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Les Suppliciées du Rhône
21 mars 2019

Sombre fin d'année 1897 pour la ville de Lyon où de très jeunes filles sont assassinées et vidées de leur sang. Elles viennent de milieux différents et n'ont pour seul point commun que d'avoir eu recours à une faiseuse d'anges. Pour le professeur Lacassagne qui enseigne la médecine légale à la Faculté de Lyon, c'est une occasion en or de tester les nouvelles techniques d'investigation qu'il a mises au point. Il s'agit d'arriver sur les lieux du crime avant la police, d'examiner le corps et l'environnement, de recueillir des indices. Pour ce faire, il missionne son étudiant le plus brillant, Félicien Perrier, qu'il charge de retrouver le meurtrier. Flanqué de son ami Bernard Lécuyer et d'Irina, une jeune journaliste polonaise, Félicien se lance dans l'enquête.

Petite virée à Lyon à la fin du XIXè siècle dans les pas d'une équipe atypique aux méthodes atypiques. Précurseurs de Temperance Brennan ou d'Horacio Caine, nos trois amis utilisent l'observation des corps, l'autopsie, le profilage, le relevé d'indices pour s'approcher au plus près du meurtrier. L'anthropologie légale, nouvelle science dont Lacassagne est l'un des pères, permet d'énormes avancées dans les enquêtes policières et pourtant elle rencontre méfiance et défiance de la part des policiers et du public. Qualifiée de science du diable, elle fait peur, comme tout ce qui touche aux morts et nos trois enquêteurs en herbe récoltent moquerie et hostilité. Mais il en faut plus pour les ébranler. Plutôt stéréotypés, ces trois-là ne manquent pas de caractère. Il y a Félicien dans le rôle du beau ténébreux, sulfureux et sûr de lui. Bernard est, quand à lui, le raisonnable, le bon élève, le fils de bonne famille propre sur lui. Et pour finir, Irina est la forte tête, la femme libérée et indépendante qui rêve d'une carrière de journaliste et porte le pantalon malgré la loi qui en interdit le port au beau sexe. Et bien sûr, tous les trois cachent soigneusement leurs petits secrets, juste ce qu'il faut pour pimenter l'histoire. Ils devraient être l'atout du roman, ils n'en sont que la faiblesse : dialogues creux, comportements prévisibles, manque de charisme. Pourtant, on passe un bon moment de lecture en leur compagnie, grâce surtout à la reconstitution de Lyon en 1897. Les traboules, les bouchons, les soyeuses, les canuts, les débuts de la Croix-Rouge, etc., une foule de renseignements qui font voyager dans l'espace et dans le temps. L'aspect scientifique est aussi intéressant qui raconte ce moment charnière où l'on commence à s'intéresser à l'analyse du sang, aux empreintes digitales, au profil psychologique, etc. Ce n'est pas le polar du siècle, c'est parfois grand-guignolesque (le meurtrier et ses motivations sont peu crédibles) mais ce n'est pas désagréable, surtout pour un premier roman. Sympathique.

Corée à cœur

Atelier des cahiers

22,00
12 mars 2019

Pendent ses études de commerce international, Ida Daussy choisit la Corée du Sud pour effectuer son stage obligatoire. Séduite par l'expérience, elle y revient, maîtrise en poche, pour un séjour d'un ou deux ans. C'était il y a 27 ans. La jeune Normande a rencontré l'amour, fondé une famille et mené une brillante carrière à la fois universitaire et médiatique. Française la plus connue de Corée, elle est à maintenant 50 ans une femme épanouie qui a fait son chemin dans son pays d'adoption, y a connu le bonheur mais aussi quelques difficultés. Forte de sa connaissance de la Corée, elle livre dans "Corée à cœur" un essai sociologique où elle aborde des sujets qu'elle maîtrise bien et qui, comme le titre l'indique, lui tienne à cœur. Loin des clichés et se servant de son expérience personnelle comme d'un fil rouge, elle raconte ce pays qui est devenu le sien, qu'elle a vu évoluer et s'ouvrir au monde.

Même si Ida Daussy est en Corée une personnalité médiatique qui a participé à de nombreuses émissions, du talk-show à la télé-réalité, il ne faut pas s'attendre ici au récit autobiographique riche en révélations croustillantes de la "petite fiancée des Coréens". Bien sûr, elle s'appuie sur ce qu'elle a vécu pour illustrer ses propos, mais son essai fait montre de solides connaissances et d'un vrai travail de documentation. Elle y brasse les sujets d'importance qui bouleverse le Pays du matin clair en constante évolution : la multiculturalité qu'elle vit au quotidien, elle qui après son divorce est devenu cheffe de famille avec deux enfants franco-coréens à charge ; l'immigration et le racisme : la place des femmes dans une société misogyne, l'éducation des enfants, l'amour et la sexualité ; le choc des générations et l'avenir d'un pays à la population vieillissante.
On y découvre les multiples visages du pays, une société qui s'est modernisée à un train d'enfer mais dont les mentalités restent figées par le confucianisme, une population qui a survécu à l'invasion japonaise, à la guerre, à la dictature, à la crise asiatique, et qui toujours se relève, prête à accepter de nouveaux défis. Ida Daussy a fait sa vie et sa carrière dans ce pays qu'elle aime avec suffisamment d'objectivité pour en voir aussi les défauts. Son bonheur, son mode de vie, ses activités en tout genre et bien sûr sa famille, elle les a construits jour après jour et il lui a fallu triplement se battre en tant que femme, étrangère et divorcée. Son avenir, elle le voit, chez elle en Corée, dans son pays de cœur qui saura encore une fois évoluer pour le meilleur.
Une approche exhaustive des problèmes de société de la Corée d'aujourd'hui, un panorama complet et passionnant de ce pays assez méconnu, car plus discret que son voisin du Nord.

Cuisine Végétarienne

Laure Kié

Mango

7 mars 2019

Quand ma fille rentre pour la week-end avec dans ses bagages une copine de fac, son arrivée est toujours précédée de consignes claires : "Sois sympa mais n'en fais pas trop ! Ne mets pas ton vieux jogging. N'essaie surtout pas d'être drôle !" En bref, ne me fais pas honte. Si ces fermes recommandations sont une constante, culinairement il y a des variantes : "Sophie est végétarienne mais elle mange des fruits de mer" ou "Fais gaffe, Macha est vegan alors pas d'œufs, pas de beurre, pas de lait" ou "Non, Lou n'est pas végé mais elle ne mange que de la viande blanche." Clairement il va falloir que je relègue le steak, frites, salade aux oubliettes et que j'adapte ma cuisine à cette nouvelle génération très sensible à la cause animale. D'abord les courses : lait d'amande, quinoa, fruits et légumes divers et variés et "Cuisine végétarienne" de Laure Kié. Un livre choisi parce que c'est Sophie qui vient nous rendre une petite visite (la végé qui entre temps a renoncé aussi aux fruits de mer) et que je connais l'auteure.
Bonne pioche ! Des recettes variées, classées par saison, des explications simples et des photos alléchantes. Merci Sophie, les lasagnes de ratatouille, sauce crémeuse au basilic et les poivrons farcis au chèvre et au quinoa sont devenus des incontournables à la maison. En revanche, les galettes aux céréales sont grassouillettes et prouvent bien qu'être végétarien ne préserve pas forcément de la junk food. Et je ne suis pas convaincue par les desserts qui, selon moi, manque cruellement de gourmandise.
Bilan du week-end : on a bien mangé, j'ai posé quelques questions jugées stupides (par ma fille) sur le végétarisme mais dans l'ensemble je me suis bien tenue, (j'ai même été drôle !). Maintenant, j'appréhende la visite de Macha, une végane pure et dure, qui va me donner du fil à retordre !

Bondrée
6 mars 2019

Été 1967. Boundary Pound fait le bonheur des vacanciers. Du soleil, un lac entouré d'une forêt profonde. Nature et farniente, chasse et pêche, confitures et barbecues. Ils s'appellent Duchamp ou McBain, Larue ou Latimer, viennent du Maine ou du Québec et partagent tous la douceur de vivre de ce lieu paradisiaque. Les femmes préparent des tartes, les enfants barbotent et les maris arrivent pour le week-end pour un repos bien mérité. Andrée est encore une enfant même si elle se donne des airs de grande et rêve de s'immiscer dans le duo formé par Zaza Mulligan et Sissi Morgan. Une blonde, l'autre rousse, deux gamines tout juste sorties de l'adolescence qui exhibent leurs longues jambes, chantent les Beatles à tue-tête, cigarettes fines au bec. Andrée les admire, les femmes leur jettent des regards réprobateurs et les hommes tentent de cacher la convoitise honteuse qu'elles allument dans leurs yeux. Rien de grave, rien de bien méchant. Mais tout bascule le jour où Zaza disparaît jusqu'à ce qu'un promeneur la retrouve dans les bois. Morte, la jambe coincée dans un piège à ours, elle s'est vidée de son sang. L'enquête menée par Stan Muchaud et son adjoint Jim Cusack conclut à un accident. Mais la quiétude de l'été a disparu avec Zaza. On s'inquiète, on organise des battues pour déloger les pièges, on déterre les histoires du passé. Celle de Pierre Landry, un déserteur qui voulait échapper à la Seconde Guerre mondiale et s'est réfugié dans les bois de Boundary. Un trappeur, un ermite, un sauvage, mort d'amour pour les beaux yeux d'une estivante qui ne l'aimait pas en retour. Son fantôme a-t-il tendu un piège à Zaza ? Quand une deuxième jeune fille disparaît, le doute n'est plus permis. Ce n'est pas un fantôme qui lui a rasé la tête et coupé la jambe...Michaud revient et cherche un meurtrier.

Quel magnifique roman ! Grâce à sa plume alerte et sensuelle, sa langue colorée mixant anglais et français, Andrée Michaud nous emmène avec elle au bord de ce lac qui marque la frontière entre Canada et Maine, dans les petits chalets habités par les familles d'estivants, au cœur de la forêt profonde qui l'entoure et contribue au mystère des lieux. C'est dans ce décor bucolique qui invite au farniente ou à l'exploration de la nature qu'elle instille discrètement un parfum de drame. Malgré les enfants qui s'ébattent dans les eaux du lac, les femmes qui confectionnent à tour de bras tartes et confitures, les hommes bienheureux qui viennent goûter ici au repos du guerrier, il y a quelque chose de pourri à Boundary, une odeur de mort qui vient peut-être de la triste histoire de Peter Landry...

À la suite de ses personnages si attachants, du flic surmené, hanté par une affaire non résolue et profondément humain, à la petite Andrée qui fait une entrée fracassante dans l'âge adulte, jusqu'à ces mères autoritaires et protectrices dignes représentantes de la bonne ménagère des années 60, on parcourt les sentiers de Boundary, on profite de la chaleur estival et puis on craint le pire, on cherche un coupable, on voit voler en éclat la douce langueur d'un dernier été au bord du lac.
Bref, plus qu'un polar c'est un roman d'atmosphère, extrêmement bien écrit, aux personnages marquants, dans un décor dépaysant. Un coup de cœur.

GUAN-GONG DIT OUI !

Pollet Charlotte

Asiathèque

14,50
2 mars 2019

Professeure de philosophie dans un lycée transalpin de prestige, Charlotte Pollet décide d'échapper à la routine en se lançant un nouveau défi : aller étudier les mathématiques, à Taïwan, en chinois. Cela n'a rien d'impossible pour cette jeune fille boulimique de travail qui a étudié l'histoire des sciences, le sanskrit et se débrouille en mandarin. Pourtant, les difficultés vont s'accumuler, à Paris d'abord, puis dès son arrivée sur l'île. Outre la nécessaire adaptation à un nouvel environnement, les difficultés administratives, l'apprentissage intensif de la langue et la somme monstrueuse de travail qu'on lui demande, Charlotte doit se battre contre un système éducatif, une façon d'apprendre, une manière d'étudier qui lui sont totalement inconnus. Entre deux typhons, un mariage et une grossesse, difficile pour la jeune fille de rester zen.

C'est avec beaucoup d'humour que Charlotte Pollet nous raconte les tribulations d'une étudiante française à Taïwan. On rit bien sûr de ses déboires mais surtout on admire cette jeune fille brillante et volontaire qui plie parfois mais n'abdique jamais. Confrontée à une vision de l'enseignement totalement différente, isolée parce qu'étrangère, elle se retrouve démunie comme si tout son bagage intellectuel, sa somme d'expériences en tout genre étaient réduits à presque rien dans ce nouveau monde où les prédictions d'un Dieu ont plus de poids que ses diplômes. Perdue au point d'en perdre son latin, son mandarin et même son algèbre, elle se rend compte que si 2+2 font toujours 4 partout dans le monde, la façon d'arriver au 4 change du tout au tout sur la belle Formose. Mais Charlotte est une battante, elle finira par apprivoiser aussi bien son lave-linge, ce fourbe qui ne parle que chinois ou japonais, que les cours du professeur Wang dont les métaphores fondées sur la soupe de nouilles au bœuf ont de quoi laisser perplexe.
Un rendez-vous en terre inconnue réussi pour ce récit drôle et enlevé qui raconte un pays méconnu et le parcours hors normes d'une battante aussi brillante qu'elle est humble. Une très belle découverte que je dois à Pascaline et à L'Asiathèque que je remercie vivement.