Eric R.

Sur un air de fado
par (Libraire)
25 janvier 2021

Regarder ou détourner le regard ?

Pereira prétend, le roman de Tabucchi, inspire les auteurs de BD. L’auteur italien, lusophone, racontait l’existence de Pereira, personnage falot, antihéros, petit bourgeois indifférent à la dictature Salazar, qui va devenir résistant par le concours de circonstances. Pierre-Henry Gomont en avait fait une adaptation fidèle en 2016 . Nicolas Barral avait en tête cet ouvrage depuis 2005. Il réalise, en même temps que sa première BD en solo, une adaptation particulièrement réussie de ce livre iconique, quinze années de réflexion et de maturation lui permettant d’affiner sans cesse son propos pour éviter le manichéisme facile
Du roman, il ne conserve ici que l’esprit, le sujet, c’est à dire la rencontre avec un personnage qui accepte en apparence la dictature sans combattre. Il s’appelle Fernando Pais, il est médecin de ville, mène une vie tranquille entre son cabinet douillet et sa maitresse, femme d’un soldat parti faire la guerre en Angola. Certes ses visites professionnelles régulières à la Pide, la police politique du régime, lui laissent entrevoir des visages tuméfiés, mais rien de suffisamment fort ou déplaisant pour modifier le cours de son existence. Cela c’est le Fernando d’aujourd’hui, celui d’Août 1968, que l’on découvre dans les premières pages, celle d’un homme souriant, affable, jetant un regard amoureux sur la vie et sur sa ville.

Mais il y’a le Fernando d’hier. Celui qui peut déclarer déclare « Il faudra un jour étudier l’influence des hormones sur l’action révolutionnaire ». Cette maxime il se l’ait appliquée à lui même, quand étudiant, dix ans auparavant, par le hasard de la vie, pour les beaux yeux d’une étudiante en lettres, il sortit de sa léthargie, prêt même à commettre un attentat. Minutieusement et habilement construite la BD oscille ainsi entre le passé, aux couleurs brunes du fascisme, et celles un peu plus riantes, d’une dictature qui mettra encore six ans avant de s’effondrer. Entre les deux, une zone que Barral appelle la « zone grise », celle des nuances. C’est là que l’auteur fait preuve d’une grande maestria en faisant de Fernando un homme qui ne rejette plus frontalement la dictature, « N’est il pas plus confortable au fond d’avoir au-dessus de soi quelqu’un à qui s’en remettre ou contre lequel se retrouver ? », mais qui a du mal à étouffer sa détresse passagère face à l’ignominie.

C’est une époque que Barral reconstitue parfaitement, une époque où les portugais prennent l’habitude de causer en cachant leur bouche derrière leurs mains car les murs ont des oreilles. Comme sur la couverture où Fernando avance entre les gouttes, entre les coups de matraque de la police de Salazar, on chemine entre le bien et le mal, entre le refus et l’acceptation, une dualité que retranscrit l’existence d’un frère qui a choisi lui l’ordre et la tranquillité. On chemine aussi dans les rues de Lisbonne, dans le quartier de Bairo Alto, dans les bars de l’Alfana, d’où monte le chant mélancolique et grave du Fado, on prend le tram dans les rues escarpées craignant à chaque virage de heurter le mur d’une maison. Ou un enfant, petit Gavroche portugais qui par son insolence, son mépris de la peur, redonne goût à Fernando, pour le combat ou au moins la désobéissance civile.

« Es tu des nôtres ?» demande à Fernando, sa future épouse. « Je suis avec toi » lui répond l’étudiant en médecine. Une réponse toute en nuance, essentielle à l’image de cette remarquable Bd profonde et riche de multiples détails, qui ne peut s’achever que sur un air de Fado, celui qui annonce la future révolution des oeillets. A laquelle Fernando a peut être finalement participé. Ou peut-être pas. Qui sait?

Eric

Le dernier enfant
par (Libraire)
25 janvier 2021

Lumineux

" Il est parti trop tôt". En prononçant cette phrase Anne-Marie se rend soudain compte de son double sens. C'est vrai que Théo, son fils de 18 ans, est parti trop vite, mais il n'est pas mort Théo. Il vient juste d'avoir son bac et quitte la maison familiale pour la Fac. C'est pour elle, sa mère, que l'on peut parler de mort, de petite mort, car elle va devoir réinventer une nouvelle vie, en tête à tête, avec Patrick son mari aimant mais taciturne et pudique. Plus qu'une séparation, c'est un gouffre qui s'ouvre devant elle. Une chute vers l'inconnu.
Comme d'habitude avec des mots simples, des phrases courtes, Philippe Besson traduit magnifiquement les sentiments universels, ceux qui monopolisent l'essentiel de nos pensées.
Vingtième livre en vingt ans, nouvelle pierre à l'édifice qui devient peu à peu, une œuvre littéraire. Humaine et sensible comme l'amour d'une mère pour son fils.

Eric

La balance, le glaive et les fourmis, 23 magistrats, 48 greffiers, 3 directrices de greffes...      la balance, le glaive et les fourmis : 23 magistrats, 48 greffiers, 3 directrices de greffes... et 35.682 dossiers en attente

23 magistrats, 48 greffiers, 3 directrices de greffes... la balance, le glaive et les fourmis : 23 magistrats, 48 greffiers, 3 directrices de greffes... et 35.682 dossiers en attente

Xavier Bétaucourt, Jean-Luc Loyer

Futuropolis

22,00
par (Libraire)
20 janvier 2021

Equilibre

Dans une vague éditoriale en vogue d'enquête en immersion, « La Balance, le Glaive et les Fourmis » trouve naturellement sa place. Jean-Luc Loyer et Xavier Betaucourt, ont investi pendant un an les étages du tribunal d’Angoulême. Rencontres, visites sont retracées dans cette BD vivante, désespérante parfois mais aussi gaie et joyeuse.

La situation de la justice française est connue depuis de nombreuses années avec ce constat implacable: un budget moyen par habitant qui lui est consacré inférieur à celui de la Géorgie ou de l’Azerbaïdjan. Ces insuffisances de moyens traversent comme un fil rouge tout l’ouvrage et marquent le travail de chaque intervenant quand il fait 12 degrés dans les bureaux en raison d‘un chauffage défaillant ou lorsque l’on utilise les sommes versées par des tournages de films dans les locaux du Palais pour acheter une table capable de supporter les pièces à convictions lors d’un procès. Ces défaillances sont illustrées ici par les difficultés concrètes des personnels à faire correctement leur travail, elles paraissent encore plus insupportables et navrantes. Voire affligeantes.

Les auteurs pour autant ne se contentent pas d’énumérer ces manquements qui font les beaux jours de pseudo reportages télévisés aux accroches tapageuses. Gardant cette situation en toile de fond, ils s’attachent à l’essentiel, aux femmes et aux hommes qui préparent, encadrent, rendent la justice. Femmes de ménage, gendarmes, greffiers, procureur, président, avocats et tant d’autres parlent, racontent leur amour de leur métier, leurs difficultés, leurs joies, leurs satisfactions. Parfois autour d’un verre de vin, parfois sur un court de tennis.

Tous se posent la question de leur utilité, de leur impartialité. Deux ans après l’obtention du concours de directeur de greffe la moitié des lauréats demande à être mutée dans les autres administrations. Ce n’est pas un portrait à charge de l’institution qui nous est proposé car les difficultés mises en avant montrent encore avec plus de force la détermination, le courage, la conscience professionnelle de femmes et d’hommes et amoureux de leur métier, conscients de l’importance de la mission sociale qui leur est confiée, qu’ils veulent simplement réaliser de la manière la plus …. juste possible. Le sport comme échappatoire, les relations entre collègues, dont les difficultés ne sont pas cachées, encadrent cette vie où beaucoup ne comptent pas leurs heures. On comprend la solidité personnelle nécessaire d’un juge pour enfant dont les décisions peuvent impacter la vie entière d’un adolescent. On partage les hiérarchies écrites ou non entre les différentes catégories de personnel, leur mépris parfois montré au détour d’une phrase près de la machine à café. Mais on rit aussi des caricatures de quelques fonctionnaires figés dans leurs habitudes, leur tranquillité et l‘attente de leur retraite, préoccupés avant tout d’une bonne agrafeuse. Remarquablement agencés dans un récit enlevé, tous ces petits moments de vie saisis par un dessin efficace en disent beaucoup sur l’institution.

Les auteurs donnent ainsi vitalité, réalisme à leur expérience riche et documentée. Ils réalisent un album à lire avec bonheur, comme une BD. Pas comme un texte illustré. Une Bd à poser sur le bureau. Au dessus de la pile. Pas en dessous comme les 35 682 dossiers qui attendent au tribunal d’Angoulême.

L'homme qui tremble
21,00
par (Libraire)
18 janvier 2021

Introspection

« Depuis Priez pour nous tous mes romans s’emboitent, ou plutôt s’empilent, mais pas n’importe comment, comme les marches d‘un escalier, de sorte que si je ne publie pas celui-ci, si je saute une marche, la suivante ne pourra pas tenir ». Cela fait trente ans que Lionel Duroy superpose comme il l’écrit les récits de son enfance, de son existence comme un chirurgien de son âme. Le stylo est son scalpel. Les phrases sont les baumes réparateurs car pour l’écrivain cycliste sans écriture, pas de vie. On l’avait quitté avec son dernier ouvrage "Nous étions nés pour être heureux", réconcilié avec sa famille, ses proches, renouant des liens brisés par la parution de ses textes autobiographiques. On avait le sentiment d’un repos bien mérité, celui des souffrances atténuées par l’âge venant, par la sagesse. Très vite en ouvrant « L’homme qui tremble » on découvre qu’il n’en est rien. Lionel Duroy reprend tout depuis le début, depuis ce premier octobre 1949 à Bizerte, date de sa naissance, né de « Christine Vergez et Albert Duroy de Suduiraut dit Toto ». On se dit que l’on connait l’histoire, que l’écrivain ne peut que se répéter même si il ne se dissimule plus cette fois-ci derrière le nom d’Augustin.

Tout est pareil mais tout est différent. Pareil cette nécessité pour naître une deuxième fois, d’écrire, d’écrire encore et toujours, pour combler un vide, ou vider au contraire le trop plein de désamour, de folie. Pareil le leitmotiv de la terrible « tristesse d’exister », celle qui fait quitter le lit conjugal en pleine nuit sous l’effet d‘angoisses existentielles, cette panique de dormir à côté d’un corps de femme. Pareil le vide sidéral d’une existence quand l’écriture, qui l’a fait renaître une seconde fois, n’est pas au rendez-vous.

Tout est différent car Lionel Duroy a aujourd’hui plus de soixante dix ans et la grille de lecture de sa vie a changé, les perspectives, à défaut de prise de hauteur, ont changé d’angle. C’est cette perspective nouvelle qui fait l’intérêt majeur de ce remarquable texte. Tous les évènements d'une vie déjà racontés ont « de nouveaux échos en moi, mon regard leur conférant au fil des années d’autres significations, que je n’avais pas su voir, comme si nous étions condamnés à courir toute notre vie derrière la personne que nous sommes sans jamais parvenir à la rattraper » écrit il dès le début.

L’intérêt de cette oeuvre majeure réside dans l’honnêteté que met l’homme à décrire son existence. Intransigeant avec lui même, il juge ses faiblesses sans complaisance, sans tomber dans l’auto flagellation ou l’auto apitoiement. Il ne se regarde pas comme Narcisse dans son reflet pour s’admirer ou se détester mais cherche à comprendre ses actes, ses fuites perpétuelles devant les femmes de sa vie, qui le font trembler, qui font dire aux êtres qu’il aime: « Tu es là, mais tu n’es pas là ». Ce n’est pas à un ressassement que nous assistons mais à un nouvel éclairage, une nouvelle compréhension de ses événements traumatiques qui l’ont forgé: huissiers, saisies, chantiers, internement maternel, inconséquence de Toto et tant d’autres. On sait tout cela mais on a, avec l’auteur, le sentiment de s’approcher cette fois-ci d’une vérité, d’une compréhension.
En trois décennies Lionel Duroy est devenu pour ceux qui le lisent fidèlement une boussole dans la vie. Un ami? Probablement pas. Un confident? Sûrement. Celui vers qui l’on se tourne quand l’existence dissimule des souffrances ou des incompréhensions. Celui qui en auscultant son âme nous offre un miroir. Un accompagnateur de vie.

Eric

La voyageuse de nuit
par (Libraire)
4 janvier 2021

Oh ! Vieillir

« Mourir, cela n’est rien. Mourir, la belle affaire. Mais vieillir, oh vieillir » chantait Jacques Brel.
Laure Adler à sa manière, érudite et ludique, commente ici ce « Oh vieillir » en écrivant «un carnet de voyage au pays que nous irons tous habiter un jour ». Elle dresse un état des lieux de la vieillesse en interrogeant son propre vécu, ses rencontres, en citant des textes d’auteurs et d’autrices et particulièrement Simone de Beauvoir. Il faut bien un jour se regarder dans une glace et constater les dégâts: sans complaisance mais aussi sans apitoiement car l’autrice avec enthousiasme explique que la vieillesse n’est qu’une nouvelle étape dans la vie, la dernière certes, mais nouvelle quand même. Elle décrit aussi en détails comment notre société, qui a transformé les vieux en séniors, ostracise et invisibilise les anciens rangés dans des Ehpad. Surtout elle démontre que vivre dans cet « étrange pays » peut être une « sacrée source de bonheur ».
« La voyageuse de nuit » est donc un livre régénérant, qui n’est surtout pas un guide pour bien vieillir, à une époque où la pandémie nous interroge notamment sur les rapports de la jeunesse et des vieux. Un livre de réflexion, un livre de colère, un livre d’optimisme car on ne peut souhaiter qu’à toutes et tous de vieillir, un état qui montre que l’on est vivant.

Eric