Eric R.

Betty

Éditions Gallmeister

26,40
par (Libraire)
29 septembre 2020

Chef d'oeuvre

« Betty » est une petite fille née dans une baignoire dans l’Ohio des années cinquante. Elle nous raconte son enfance de petite indienne au « sang mélé ». Elle est une des plus grandes héroïnes de la littérature contemporaine dans un roman chef d’oeuvre. Inoubliable. Incontournable.

Comment réduire la souffrance qu’inflige l’univers lorsque l’on a huit ans, que l’on a la peau sombre d’une fille de Cherokee? En allant Au Bout du Monde, ce petit théâtre de bois construit avec les soeurs au bout du jardin. On y refait le monde et on écrit sur de petits bouts de papier les souffrances comme si les enterrer ensuite dans des bocaux de verre rendait les choses vécues plus supportables. Quand on grandit, les mots enfouis s’effacent. Il faut alors reprendre la machine à écrire offerte par le père et redire le mal. Pour l’exorciser. Encore et toujours. C’est ce récit que Betty, devenue adulte nous livre: « raconter une histoire a toujours été une façon de récrire la vérité . Mais parfois, être responsable de la vérité est une façon de se préparer à la dire». La vérité de Betty, c’est celle d’une enfant confrontée au monde des adultes, celle des femmes face à la force incontrôlée des hommes, encore plus forte quand on a « la peau couleur jardin après la pluie »

La famille est au centre de l’histoire, une famille composée de Leland, l'ainé, puis Fraya sa soeur, Yarrow et Waconda qui moururent très jeunes, Flossie, Betty née en 1954, Trustin et Lint, dernier de la fratrie né en 1957. Des frères et soeurs inoubliables par leur personnalité si diverse qui veulent devenir star à Hollywood, vivre avec des cailloux plein les poches, ou devenir pasteur. Des êtres repoussants comme des êtres émouvants. Dans ce contexte familial, éclaté, éprouvant, on pense évidemment, très vite, à Turtle, l’héroïne inoubliable de Gabriel Talent dans son sublime « My absolute Darling ». Comme Turtle, Betty s’échappe souvent de la réalité insupportable, qui se niche parfois dans son plus proche environnement familial, porteur de nombreux secrets dont on découvre l’ampleur dans les dernières pages, car tout a débuté avec la rencontre de ses parents, bien avant sa naissance. Pour apporter de la lumière à des pages noires, elle va découvrir progressivement son père, lumineux, qui dit pourtant de lui même qu’il est un simple « bouche-trou » mais qui va éclabousser de sa bonté, de son intelligence, de sa poésie, une vie confrontée au racisme, à la pauvreté. La mère de Betty dit de lui: « les seuls nombres que Landon Carpenter a en tête, c’est le nombre d’étoiles, qu’il y’avait dans le ciel la nuit où ses enfants sont nés. (…) je dirais qu’un homme qui a dans la tête des cieux remplis des étoiles de ses enfants est un homme qui mérite leur amour ». Landon a toujours une histoire, une légende pour illuminer le ciel. La nature et ses secrets explique tout, abolit tout, arrange tout. Seule image positive masculine, la parole de Landon se grave également en nous, ses métaphores nous laissent une trace indélébile. Il est probablement le seul être qui aime, sans retenue. Il est inoubliable.

Des pages terribles décrivent aussi ce qui semble indicible mais que parvient à écrire l’autrice, avec une économie de mots extraordinaire. Les viols, le mépris, la dévalorisation frappent aux portes de notre esprit comme les saisons marquent notre vie. Le roman oscille ainsi en permanence entre la beauté céleste et la violence terrestre.
On ne résume pas « Betty, » on n’a pas envie de raconter plus l’histoire. Ce texte, inspiré de la vie de la mère de l’autrice, est simplement porté par la puissance des mots: des bocaux brisés, des pierres recouvertes de regards, des demi barres de chocolat, le jaune étouffant, des orages sur des feuilles de papier, une courtepointe devenue arbre généalogique. Tiffany McDaniel dit de son roman: « Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune ». Un éclat de lune qui brille même dans le jour. Même lorsque nous avons les yeux fermés.

Eric

Les Croix de bois

Albin Michel

19,90
par (Libraire)
10 septembre 2020

Un classique revisité

Albin Michel en 1917, fondateur des éditions du même nom, signe les yeux fermés un contrat avec un jeune journaliste. Celui ci porte alors un uniforme, il s’est engagé volontaire, trichant sur sa santé. Il écrit sur la guerre. Il s’appelle Roland Dorgelès, il écrit Les Croix de Bois et manque à son retour en 1919 le Goncourt à deux voix près. C’est Marcel Proust avec « Les Jeunes Filles en fleurs » qui l’emporte. Mauvais perdant Albin Michel fait poser un bandeau sur le roman de Dorgelès: « Prix Goncourt, par 4 voix contre six! ». Normal après cette histoire que la maison d’édition en reprenant la publication de Bd adultes s’attaque de nouveau à ce texte fondateur. Plus qu’un récit romanesque, la BD en s’appuyant sur le quotidien, dit la guerre mieux que des milliers de pages, y compris lorsque changeant de couleur dominante, les auteurs évoquent la vie civile marquée par l’ignorance, l’oubli ou la trahison.

Pas simple pourtant de revenir sur le premier conflit mondial devenu depuis un récit BD « bleu horizon » sous les ouvrages de référence de Tardi. Peut être fallait il un dessinateur argentin pour oser relever ce défi? Facundo Percio le fait avec un rare talent. C’est son style si personnel qui frappe le lecteur dès les premières pages, une bichromie saisissante qui ramène le monde à l’essentiel. Ce marron moutarde colle à la lecture comme la boue aux chaussures des poilus. Flouté il masque les horreurs, évite l’indicible, l’inmontrable, dessine le silence, peut être mortel, qui précède l’explosion de l’obus. Les tons sourds étouffent le son terrifiant des marmites de 88. Les couleurs rendraient l’horreur trop réaliste et le fusain en glissant le trait en estompe les contours. Faire ressentir la monstruosité sans la montrer est une véritable gageure que la BD réussit à la perfection. Y compris dans l’inaction.
Le récit que le scénariste JD Morvan, auteur notamment de la série Irina, a totalement remaiéi, se concentre sur les évènements de 1915, en intercalant des passages auto censurés lors de la parution initiale. Il demeure, malgré un désordre chronologique apparent, limpide et fluide, tant l’essentiel est de montrer l’attente interminable de l’action ou de la mort. Les hommes ne se révèlent pas des héros mais reconstituent dans les tranchées, derrière les sacs de sable, les situations de la vie sociale d’avant: inégalités, mesquineries, vices, mensonges, c’est l’univers quotidien d’une vie ordinaire qui sue et transpire dans les boyaux enterrés. Le silence assourdissant de la trouille déborde des cases, coule et suinte de partout, transformant les pages en vastes chaos. Plus qu’un récit romanesque, la BD en s’appuyant sur le quotidien, dit la guerre mieux que des milliers de pages, y compris lorsque changeant de couleur dominante, les auteurs évoquent la vie civile marquée par l’ignorance, l’oubli ou la trahison.
Sur la couverture magnifique, le rouge domine, seule couleur tranchant la bichromie générale de la BD. Rouge de feu, rouge de sang, rouge comme le drapeau français. Rouge comme la terreur d’une tête rentrée dans les épaules. Attentant la mort. Ou le salut. Qui sait?

Eric

Beate et Serge Klarsfeld, un combat contre l'oubli

un combat contre l'oubli

La boîte à bulles

25,00
par (Libraire)
10 septembre 2020

Remarquable

La couverture de la BD dit beaucoup. Beate Klarsfeld crie dans un mégaphone. Elle est l’activiste, la révolte en mouvement et en paroles. Serge Klarsfeld est en robe d’avocat, un ouvrage de « La Loi » à la main. Il est l’action judiciaire, l’homme des procès. En fond, des silhouettes sépia, évanouies et évanescentes représentent le combat de leurs vies: rendre justice à ces déportés, leur redonner existence et honneur. Un détail enfin: chacun serre la main de l’autre dans un geste de tendresse et de solidarité. La vie des Klarsfeld est en effet indissociable de leur vie personnelle. Cette Bd remarquable montre à quel point leur action commune est le puissant moteur de leur amour fusionnel.

On savait beaucoup de choses de leur histoire depuis la publication en 2016 de « Mémoires".. Cette fois ci sous le prisme de la Bd et du regard extérieur de deux auteurs, leur existence prend une autre forme paradoxalement plus intime, le dessin montrant ou évoquant des situations et des sentiments que les mots peuvent parfois édulcorés.
Avant d’être des combattants, le couple Klarsfeld est d’abord un couple amoureux et le trait de Sylvain Dorange rend à merveille la tendresse et la connivence de ces êtres que tout dissocie pourtant au départ. Derrière ces lunettes, Serge ressemble parfois à un Pierrot lunaire, alors que les yeux en amande de Beate, comme dans les portraits de Modigliani, portent au loin vers des rivages où l’amour seul est insuffisant. Il fallait beaucoup de connivence pour obtenir ces confidences si personnelles, ces moments d’intimité qui apportent beaucoup à la biographie « officielle ».

A travers un scénario syncopé, qui joue sur les couleurs pour différencier les périodes, la Bd raconte aussi comme une évidence les combats connus des époux. D’abord, la volonté, à travers la contestation de la nomination de Kiesenger comme chancelier, d’obliger l’Allemagne à regarder son proche passé qu’elle tente d’oublier. Ensuite la traque des criminels de guerre comme Barbie, Touvier, Lischka, Papon et tant d’autres. Il se dégage de cette lecture prenante, édifiante et didactique un sentiment d’admiration sans mesure pour ces combats qui revêtent parfois à leurs débuts des formes de naïveté mais qui vont prendre du poids et de la consistance au fur et à mesure des années. La prise de conscience collective réalisée, le droit remplace l’agitation et l’implacable et inusable combat des Klarsfeld prend toute sa mesure. Les visages des déportés reprennent forme conformément au voeu de Serge Klarsfeld lorsqu’il se rend à Auschwitz Birkenau sur les traces de son père disparu dans ce camp. Dans un magnifique dessin double page, à l’écart des visiteurs, Serge au pantalon court et rayé, comme une esquisse de déporté, décide d’entamer un retour sur lui même. Et de débuter son combat de réhabilitation.

Complétée par des photos personnelles émouvantes en fin d’ouvrage, cette BD remarquable met à la disposition du plus grand nombre, l’histoire d’un combat a priori perdu d’avance mais gagné finalement. Dans un engagement citoyen hors norme, Béate et Serge Klarsfeld ont démontré que des individus pouvaient lutter contre des états injustes. Ils l’ont fait main dans la main. Sans jamais se laisser vivre.

Eric

Chavirer

Actes Sud

20,50
par (Libraire)
1 septembre 2020

Troublant

Légèreté, porté, agilité mais aussi fragilité, l'art de la danse classique ou moderne, c'est tout cela et Lola Lafon nous le fait découvrir de l'intérieur. Paillettes, strass mais aussi maquillage épais, double collant, pour masquer les blessures. Blessures physiques bien entendu mais aussi psychologiques comme celles de Cléo, qui à l'âge de 13 ans va se voir proposer une bourse par une mystérieuse Fondation qui auditionne les jeunes candidates dans le XVI ème arrondissement de Paris au cours de diners intimes. Par strates chronologiques successives, par des points de vue de personnages variés, l'autrice remonte près de quarante ans de la vie de Cléo, une vie brisée sous l'emprise d'une culpabilité irradiante. Un roman proche du livre de Vanessa Sprintera, "Le consentement".
Aussi fort, aussi éclairant. Aussi indispensable.

Eric

Avant les diamants

Maisons, Dominique

La Martinière

21,90
par (Libraire)
27 août 2020

A la manière de Tarantino

Cela sent la clope. Le sexe. Le vice. Le fric. Bref, disons le crûment: cela pue. Nous sommes en 1953 du côté d’Hollywood, de ses starlettes et de ses magnats aux gros cigares, de ses décors en carton pâte. Derrière les ranchs en contreplaqué, les fontaines en stuc, les sourires sur papier glacé, c’est un jeu mortel qui se joue. Pendant que John Wayne montre la grandeur de l’Amérique en chassant les indiens sur le grand écran, Mickey Cohen et la mafia tirent les ficelles d’un spectacle qui en cette période de Maccarthysme et de pudibonderie joue en permanence entre l’hypocrisie et l’intérêt national. Les ligues de vertu catholique censurent le décolleté trop profond mais les apprenties actrices sont obligées de coucher pour obtenir un rôle.
C’est dans ce contexte que débute le roman: l’armée décide de s’immiscer dans la production cinématographique afin de donner une image positive d’une Amérique idéalisée. Le major Chance Buckman a pour mission de briser l’hégémonie de la mafia et de faciliter l’émergence de nouveaux producteurs plus obéissants idéologiquement. Recherche de fonds, d’acteurs et d’actrices, achats de ligues de vertu, tout au long d’une vaste fresque splendide, somptueuse et noire, l’auteur nous emmène dans les bas fonds des productions hollywoodiennes.
Ce sont un producteur cynique et pervers, un militaire parieur invétéré, un prêtre immoral, une apprentie starlette misérable, qui sont les véritables acteurs pathétiques de ce récit aux multiples rebondissements. Les excès de cruauté et de cynisme, le récit très cinématographique nous font penser à une mise en scène de Quentin Tarantino. En refermant l’ouvrage, on ne peut que penser à Harvey Weinstein et aux 70 années nécessaires pour que le sort des femmes dans l’industrie du cinéma commence à changer. Un long chemin que, dans un cadre totalement romanesque, Dominique Maisons nous invite à parcourir.

Eric