Madame Chrysanthème
Éditeur
BnF collection ebooks
Date de publication
Collection
Classiques
Langue
français
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Madame Chrysanthème

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Classiques

AideEAN13 : 9782346142002
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2.49

« Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon.
Juste à l’heure prévue, il apparut, encore lointain, en un point précis de
cette mer qui, pendant tant de jours, avait été l’étendue vide.
Ce ne fut d’abord qu’une série de petits sommets roses (l’archipel avancé des
Fukaï, au soleil levant). Mais derrière, tout le long de l’horizon, on vit
bientôt comme une lourdeur en l’air, comme un voile pesant sur les eaux :
c’était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans cette sorte de grande nuée
confuse, se découpèrent des silhouettes tout à fait opaques qui étaient les
montagnes de Nagasaki.
Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, comme si
ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous éloigner de
lui. – La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.
Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s’étaient rapprochées,
rapprochées jusqu’à nous surplomber de leurs masses rocheuses ou de leurs
fouillis de verdure.
Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre deux
rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une bizarrerie
symétrique – comme les « portants » d’un décor tout en profondeur, extrêmement
beau, mais pas assez naturel. – On eût dit que ce Japon s’ouvrait devant nous,
en une déchirure enchantée, pour nous laisser pénétrer dans son cœur même.
Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki qu’on ne
voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande brise du large,
brusquement tombée, avait fait place au calme ; l’air, devenu très chaud, se
remplissait de parfums de fleurs. Et, dans cette vallée, il se faisait une
étonnante musique de cigales ; elles se répondaient d’une rive à l’autre ;
toutes ces montagnes résonnaient de leurs bruissements innombrables ; tout ce
pays rendait comme une incessante vibration de cristal. Nous frôlions au
passage des peuplades de grandes jonques, qui glissaient tout doucement,
poussées par des brises imperceptibles ; sur l’eau à peine froissée, on ne les
entendait pas marcher ; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues
horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des stores ;
leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles des nefs du
Moyen Âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de montagnes, elles
avaient une blancheur neigeuse.
Quel pays de verdure et d’ombre, ce Japon, quel Éden inattendu !... »

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