Amour et dérision
EAN13
9782213637358
ISBN
978-2-213-63735-8
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
LITTERATURE ETR
Nombre de pages
142
Dimensions
21 x 13 x 1 cm
Poids
232 g
Langue
français
Langue d'origine
italien
Code dewey
850
Fiches UNIMARC
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Amour et dérision

De

Traduit par

Fayard

Litterature Etr

16.00

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Héloïse ?>Pour Franca, avec amour... Je suis à Argenteuil, dans ma chambre, ouverte sur le cloître du monastère, et j'écris. Je jette sur le papier à grands traits ce que j'appellerais la sinopia de mon histoire. Sinopia est le terme qu'emploient les peintres de fresques pour désigner l'esquisse tracée au rouge de Sinope sur mur sec, avant la couche de chaux. Ils ne dessinent que le contour, parfois en gravent une partie. Je les imite et c'est à la fin que j'étendrai l'enduit sur lequel récrire l'histoire définitive. Mais il convient que je me présente : je suis l'abbesse de ce monastère, peut-être l'abbesse la plus jeune de France. Je ne m'habitue toujours pas à entendre des femmes plus âgées que moi m'appeler mère. Mon nom est Héloïse et je n'ai pas encore vingt ans. Vous êtes nombreuses peut-être à connaître déjà mon histoire, on en a beaucoup parlé ces temps-ci, souvent pour colporter des propos fantaisistes et des médisances gratuites. Oui, Abélard était mon amour, mon amant – je ne cache rien ! – avant que j'entre au couvent. Bien sûr : nous vivions ensemble, nous partagions le même lit. Nous étions très jeunes. Non, j'étais très jeune, il avait plus du double de mon âge. Nous avons dû nous séparer après la tragédie. Mais si cela n'avait tenu qu'à moi, il serait toujours à mes côtés, même diminué. Mon Dieu, quelle horreur... Quand j'y pense, je sens encore se tordre mes entrailles. Ils l'ont émasculé. Oui, châtré, si vous préférez. Mutilé de la pire façon ! Une nuit, quatre infâmes saigneurs de porcs ont pénétré chez lui. Il dormait, ils l'ont pendu par les pieds à un crochet au plafond et l'ont charcuté comme un veau. Nous l'avons trouvé dans cet état le lendemain matin, un spectacle affreux ! Il était presque vidé de son sang. Qui est le coupable ? Qui a envoyé ces brutes, ces assassins ? On cherche toujours, on soupçonne l'évêque de Paris, le grand recteur de l'école Notre-Dame, Bernard de Clairvaux, et jusqu'à mon oncle. J'ai ma petite idée, je vous la donnerai le cas échéant. Je vous vois déjà feuilletant ces pages, cherchant plus avant l'endroit où je dévoile le nom du coupable. Pour vous éviter de mettre la charrue avant les bœufs, je vais tout vous raconter depuis le début.
J'étais arrivée à Paris alors qu'on érigeait les tours de Notre-Dame, en 1110, une date gravée dans ma mémoire. Je n'avais jamais vu d'échafaudages aussi hauts. Par temps couvert, les derniers étages disparaissaient dans les nuages. Mon oncle était le chanoine de cette cathédrale et je vivais avec lui dans le vieux cloître des bénédictins, derrière l'abside qu'on venait de bâtir. J'étais une enfant sage et docile et ce matin-là, au jardin, j'aidais à étendre la lessive. J'entends qu'on m'appelle dans la galerie. C'était mon oncle, Fulbert. Il me prie de me rajuster, car je vais rencontrer une personne très importante. J'enlève mon tablier, attache mes cheveux et m'élance vers la galerie. Je m'arrête net, prise de court à la vue de ce monsieur qui semble trôner dans une niche, déconcertée par son attitude solennelle, les plis de son vêtement qu'on dirait sculptés, sa haute stature, son immobilité, l'absence apparente de respiration. 002 Oui, il avait tout de ces statues en pierre peinte, hiératiques, qui peuplent le transept de la cathédrale. On aurait dit un saint Matthieu, un saint Isidore. C'était Abélard, premier lecteur à l'université. Qu'éprouve-t-on devant une statue ? Rien. On la contemple, c'est tout. J'en avais oublié de ployer le genou pour esquisser une révérence, comme il sied à une demoiselle de seize ans bien élevée. Mon oncle fit les présentations : « Tu n'imagines pas ta chance, ma fille. Le maître sera notre hôte. Ce ne fut pas sans mal, mais j'ai fini par le convaincre. Il occupera la chambre qui donne sur le cloître. Il accepte de te donner des répétitions, quatre heures par jour, qu'il soustrait à son temps précieux. » Bref, mon oncle me collait pour précepteur cet évangéliste fossilisé. J'allais passer vingt-huit heures par semaine en compagnie d'un monument de théologie fraîchement repeint. Je parie qu'il n'ouvre la bouche que pour psalmodier du grégorien, me disais-je, et qu'avant de lui adresser la parole, il faudra que je tourne deux fois autour de lui, en l'aspergeant de fumée d'encens. Quand j'étais arrivée dans la grande salle pour la première leçon, il était déjà là, de l'autre côté de la table. J'avais ébauché une révérence. Et il m'avait souri. Je m'attendais à tout, sauf à ça. Mon « monument » souriait ! Ses dents étaient au complet, bien plantées, blanches et propres. Ses yeux, grands et vifs, étaient bordés de cils noirs, longs et épais. Ils ne semblaient pas peints. Sa bouche, ses lèvres remuaient. Oui, elles remuaient pour de bon et la voix qui en sortait articulait des mots ! « J'espère réussir à ne pas trop vous enquiquiner pendant ces quatre heures. » Vraiment, il avait employé ce mot : « enquiquiner ». Ce n'est pas le genre de vocabulaire qu'on s'attend à trouver dans la bouche du plus illustre professeur de Paris. J'imaginais une voix nasale, plate, monocorde. Mais pas du tout. Elle était belle, chaude et bien timbrée. Tiens, tiens, une bonne surprise ! Il m'avait invitée à m'asseoir. Il n'y avait pas de livres sur la table. Et je n'en avais pas apporté. « Quels ouvrages utiliserons-nous ? – Les ouvrages sont superflus : nous allons entraîner votre mémoire. Au début, vous prendrez des notes. » Il me regarda comme s'il remarquait ma présence à cet instant précis : « Héloïse... – Oui. – C'est bien votre nom ? – Oui. – Pourquoi votre père et votre mère ont-ils choisi de vous appeler ainsi ? – Je l'ignore, mes parents sont morts pendant la grande peste de 1100. Moi seule ai survécu. J'étais la plus petite, encore au berceau. Je n'ai pas eu le temps de leur demander. Quand j'ai posé la question à mon oncle le chanoine, qui m'a élevée, pour toute réponse j'ai obtenu un grognement. Ça le contrarie que j'évoque mes parents. Il ne les aimait pas du tout. – Savez-vous, me demanda-t-il, qu'Héloïse est le nom d'une célèbre reine des Asturies qui, dit-on, s'éprit de son frère, ignorant sa véritable identité ? – Son frère ? Que leur était-il arrivé ? – Elle croyait que le jeune homme était maure. – Maure ? Comment est-ce possible ? – Encore enfant, il avait été capturé et emmené en esclavage pendant le pillage de León par Abbu-Terif, le Regidor de Córdoba. Et c'est Abbu-Terif en personne qui l'avait recueilli sous son toit et élevé à la façon des Maures. Le jeune garçon avait des cheveux noirs et frisés, et un teint doré comme sa grand-mère, qui était de Málaga. Ainsi, quand Héloïse le rencontra, elle ne soupçonna pas qu'il pût être fils de chrétiens, alors qu'il parlait arabe et portait un anneau à l'oreille. – Et elle tomba amoureuse de lui ? Comment finit cette histoire ? » Abélard, premier lecteur, grand maître de théologie, s'était levé en souriant, m'avait fait signe de le suivre et, tout en déambulant dans le cloître, m'avait raconté la merveilleuse histoire de la douce reine qui portait mon prénom. Quel conteur hors pair ! Supérieur à tous les jongleurs que j'avais eu l'occasion d'écouter dans la rue ou aux banquets de noces. Il plaçait les pauses au bon moment, variait le rythme, baissait la voix jusqu'au murmure, et soudain, joignant le geste à la parole, chevauchait, naviguait, grimpait au mât d'un grand voilier, sur lequel il m'embarquait moi aussi. Ensemble, nous traversions les mers, poussés par un bon vent. Je me retrouvais à dos de chameau, drapée dans un grand voile qui flottait à la brise, sous une ombrelle jaune à franges argentées. Il m'invitait à m'asseoir sur un trône rouge et or. Et je m'endormais dans les bras d'un homme, un chevalier qui gardait son armure de fer, couvert jusqu'aux yeux pour que personne ne pensât un instant que ma chasteté était en danger.

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