L'Écornifleur
Éditeur
NumiLog
Langue
français
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L'Écornifleur

NumiLog

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VI

MADAME VERNET

Au premier engagement entre Mme Vernet et moi, M. Vernet se tut.

« Et vous, madame, à quoi donc passez-vous vos loisirs ? »

Je disais « donque », et en général, j'exagérais les liaisons, le soin avec lequel nous lions nos mots étant le signe certain qu'on nous en impose.

« Je lis un peu », dit-elle,

Aussitôt je prononçai les noms de Baudelaire et de Verlaine. Elle m'avoua qu'elle ne les connaissait pas, et loin de me redresser avec la mine sévère et condoléante du monsieur qui découvre une ignorance, j'eus la lâcheté de dire :

« Tant mieux pour vous ! »

J'eus la lâcheté de le répéter et de commencer l'éloge de la femme qui ne sait rien.

Mais Mme Vernet :

« Une femme doit avoir au moins quelques notions d'histoire et de géographie.

‒ Sans doute, dis-je, et d'arithmétique.

‒ Et de musique, dit-elle.

‒ Soit, je vous accorde le piano, mais avec un seul doigt. »

Bientôt je lui fis toutes les concessions. Elle parlait assez correctement. Elle disait « mélieur » au lieu de meilleur. Elle aimait la peinture-poésie et la poésie-peinture. Elle désirait élever son âme de temps en temps, comme on fait des haltères, par récréation et par hygiène. Aux beaux endroits d'un livre, elle ne s'en cachait pas, ses yeux se mouillaient de larmes. Cependant elle avait vidé bien des coupes, et la façon dont elle parla de l'amertume des choses me fit comparer sa vie à quelque tonneau qui a trop roulé et où la lie se dépose, et cinq minutes après avoir vanté la femme qui ne sait rien, je glorifiais bassement la femme qui sait tout.

VII

SYMPTÔMES

Ils n'ont pas d'enfants et s'ennuient. J'arrive au bon moment. Ils gardent à l'endroit du poète des préjugés rectifiés, c'est-à-dire que, ne voyant plus en lui un illuminé, un fou maigre, affamé et grugeur, légendaire et redoutable, ils le traitent pourtant d'être original et exceptionnel.

S'il travaille, ils se signent et disent :

« Il travaille ! »

S'il ne pense à rien, ils disent :

« Laissons-le rêver ! »

Ou, le doigt tendu vers son front :

« Que peut-il se passer dans cette tête-là ? »

Je porte la main à mes cheveux courts, comme pour remettre d'aplomb une auréole.

Mme Vernet coud des boutons aux caleçons de M. Vernet :

« Vous êtes heureux, me dit-elle, de pouvoir consacrer votre vie à l'art ! »

Elle entend par ces mots que je voue ma vie à l'art, que je la lui dédie et sacrifie. Elle me croit un peu prêtre et me complimente sur ma vocation.

Faut-il lui dire que je n'en ai pas ? que je compose des vers aux heures perdues, parce que mon papa me sert provisoirement une petite rente, et que j'entretiens habilement ses illusions ? Il veut faire de moi quelqu'un, et se saigne jusqu'à ce qu'il découvre en son fils un paresseux vulgaire et rebouche ses quatre veines une fois pour toutes.

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