Théorie critique de l'histoire, Volume 1, Identités, expériences, politiques
EAN13
9782213637846
ISBN
978-2-213-63784-6
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
ESSAIS (1)
Nombre de pages
176
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
220 g
Langue
français
Code dewey
900
Fiches UNIMARC
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Théorie critique de l'histoire

Volume 1, Identités, expériences, politiques

Fayard

Essais

17.30

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L'Histoire comme critique

« Le véritable historien doit avoir la force de transformer les choses les plus notoires en choses inouïes. »

Friedrich Nietzsche,Seconde Considération intempestive (1874).

« La critique, ce sera l'art de l'inservitude volontaire, celui de l'indocilité réfléchie. »

Michel Foucault,« Qu'est-ce que la critique ? » (1978).

Il est de bon ton, aujourd'hui, de parler au passé de la théorie poststructuraliste, de la traiter comme un moment de rupture qui a menacé de saper la discipline historique par la substitution de jeux de l'esprit fantaisistes et bien français à l'investigation empirique sérieuse. Des historiens orthodoxes, ainsi que des journalistes, des politiciens et des intellectuels connus, ont déclaré la théorie morte. Non seulement morte, mais morte pour le plus grand bien de la science historique, en raison de tous les péchés contre l'éthique dont elle portait la responsabilité, depuis l'affaiblissement des standards académiques (plagiat, libertés prises avec l'exactitude des faits, scepticisme radical quant à la vérité et à la possibilité de l'objectivité) jusqu'aux tâtonnements du multiculturalisme (manque d'unité, perte de cohérence et d'un objectif commun) ; sans parler de l'érosion des fondements moraux de la société, de la déroute politique des mouvements ouvriers, d'une indulgence coupable envers les violations des droits humains universels, et même des attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New York et à Washington.

Ceux qui se réjouissent du décès du poststructuralisme (sur ce point, la droite et la gauche convergent) ont en commun un besoin de certitude, de sécurité, de stabilité. « Équilibre » et « neutralité » sont aujourd'hui les mots d'ordre des conservateurs qui, aux États-Unis, au nom des droits des étudiants, s'élèvent contre toute expression par les enseignants, dans le cadre de leurs fonctions, d'une opinion ou d'un point de vue. Cela est particulièrement vrai pour les études sur le Moyen-Orient, placées sous la surveillance constante des supporteurs de droite du régime israélien actuel ; mais c'est aussi vrai de nombreux cours qui soulèvent la question des inégalités ou celle de la justice sociale. Dans différentes disciplines des humanités ou des sciences sociales, on a décidé de recourir à des modèles scientifiques d'investigation pour éliminer toute évaluation subjective et la remplacer par des faits établis. On a également assisté à une fermeture des frontières sur ce qui fut autrefois des interventions déstabilisantes de la gauche : la formalisation de certaines des théories qui avaient encouragé l'innovation, l'imposition de l'orthodoxie dans des domaines aussi fauteurs de troubles que les women's studies.

Chez les historiens, l'aspiration à la sécurité prend des formes diverses : l'accent mis une nouvelle fois sur l'empirisme et l'analyse quantitative, la réhabilitation de la volonté autonome du sujet comme agent de l'Histoire, l'essentialisation de catégories identitaires politiques en s'appuyant sur l'« expérience », le recours à la psychologie évolutionniste pour expliquer les comportements humains, l'adhésion à des valeurs universelles sur lesquelles le temps n'a pas de prise, et enfin la banalisation et la dénonciation du « tournant linguistique » (linguistic turn) – tentative qui vise à lui dénier l'importance réelle qu'il eut dans la vie récente de la discipline. Souvent, le retour à la tradition en histoire est décrit comme une innovation (après la « nouvelle histoire culturelle », voici l'« empirisme nouveau »), mais cela ne doit pas nous tromper ; au-delà des divergences dans l'interprétation des causes de la guerre de Sécession ou de la Révolution française, ce sont les vieilles règles sur la transparence du langage (les mots veulent dire ce qu'ils disent, les catégories d'analyse sont objectives) et le caractère tout aussi transparent du rapport fait entre l'organisation sociale et la perception de soi par l'individu (il n'y a guère de place pour l'aliénation, l'interpellation, la subjectivation ou l'inconscient) qui sont posés comme étant les seules règles du jeu acceptables. Au cours des années 1980 et 1990 – période pendant laquelle la théorie poststructuraliste aurait connu ses plus beaux jours aux États-Unis –, on rencontrait bien entendu des résistances qui s'exprimaient au nom de la manière « juste » de faire de l'Histoire ; mais, avec le temps, ces réactions sont devenues des proclamations triomphalistes qui, désormais, ne souffrent aucun débat : elles crient victoire, tout simplement. Les adversaires les plus acharnés du poststructuralisme se félicitent ainsi de leur prescience, et le font sans relâche. Il ne faudra sans doute pas attendre longtemps pour que les auteurs de Telling the Truth about History (« Dire la vérité sur l'Histoire », non traduit en français) transforment leur conclusion de 1994 en une notice nécrologique : « En dernière analyse, il ne peut y avoir d'Histoire postmoderne. Nous devons maintenant entreprendre l'élaboration des modèles de l'avenir de l'Histoire, des modèles qui permettront de replacer la recherche des vérités historiques dans le cadre d'une objectivité revitalisée dont les pratiques auront été transformées. »

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