Kant sans Kantisme
EAN13
9782213637341
ISBN
978-2-213-63734-1
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
ESSAIS
Nombre de pages
341
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
460 g
Langue
français
Code dewey
142.3
Fiches UNIMARC
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23.00

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I?>Kant au seuil de sa pensée?>?>Hume et la ruse de Kant?>Il était une fois, à Königsberg, un prof de métaphysique qui parlait à ses étudiants de l'âme, du monde et de Dieu. Il lut un jour un sceptique écossais, David Hume, « le plus ingénieux de tous les sceptiques », et cette lecture l'amena à se « remettre en cause », comme on dit aujourd'hui, c'est-à-dire à se poser des questions et à s'interroger sur lui-même. Il se demanda si ce qu'il enseignait était vraiment une science. Il se demanda si la plus infime des propositions générales qu'il proférait dans ses cours était vraiment nécessaire, s'il énonçait quelque chose dont la faussetéétait impossible. « Tout changement nécessite une cause », par exemple ; cette proposition est-elle réellement nécessaire ? — Oui, répondra-t-on, ne sais-je pas depuis toujours qu'une boule de billard qui se trouve en mouvement doit avoir reçu une impulsion ? Le problème, répliquait Hume, est que ce n'est pas là la question. Ce que je vous demande est si la simple notion de « mouvement de la boule » implique déjà celle d'impulsion et si, par le simple raisonnement avant quelque expérience que ce soit, vous pourriez découvrir que celle-ci est contenue dans celle-là. Et considérez de la même manière n'importe quelle connexion : « solidité » et « poids », « chaleur » et « flamme »... Infatigablement, Hume nous demande : dites-moi la raison précise pour laquelle vous pensez comme inséparables de droit ces contenus distincts et séparés. Cette connexion de droit, ajoute-t-il, je vous défie de la trouver : vous pourrez seulement, vaincu par la fatigue, invoquer votre expérience passée et celle de tous les hommes. Mais une répétition de l'expérience a-t-elle garanti une seule fois la nécessité absolue d'une quelconque relation ? Est-ce l'expérience qui rend nécessaire un théorème de géométrie ? Or, quand il s'agit de faits et d'événements, vous n'obtiendrez jamais l'équivalent de cette certitude géométrique...Si Kant fut « réveillé » par Hume de son « sommeil dogmatique », c'est qu'il ne trouva rien à répondre au défi lancé en ces termes. Hume, dit-il, prouva de manière irréfutable qu'il est inconcevable que l'existence d'une chose B doive résulter nécessairement de l'existence d'une chose A. Il eut donc « tout à fait raison » de conclure que l'idée qu'il y ait une relation de causalitéentre ces choses (hors de notre esprit, qui, par habitude, forge cette relation) est « un mensonge et une illusion ».Dans la vie quotidienne, d'ailleurs, ce n'est pas de grande importance : les hommes se résigneront vite à savoir que la simple raison ne leur permettrait jamais de lier « chaleur » et « flamme ». Mais Kant était professeur de métaphysique. Et qu'adviendra-t-il, dès lors, du métaphysicien qui parle de notions dont nous n'avons pas l'expérience sensible et qui ne peut donc pas fonder sur l'observation les relations qu'il établit entre ces notions ? De quel droit pourra-t-il prétendre que « Dieu est la cause du monde » (ou « l'infrastructure, la cause de la superstructure ») ? D'aucun, bien sûr. C'est ce que concluait Hume avec une parfaite cohérence. C'est la raison pour laquelle la lecture de Hume ne produi sit pas sur Kant l'effet d'un « réveil », mais bien celui d'un signal d'alarme. Hume, incontestablement, avait détruit « ce qui jusqu'ici s'est appelé métaphysique » ; mais avait-il pour autant extirpétoute possibilité de métaphysique ? Il est vrai qu'après Hume nos livres de théologie ne sont plus que des châteaux de cartes. Se pourrait-il, cependant, que les contenus suprasensibles, comme « Dieu », « la liberté », soient des notions absolument dépourvues de sens ? Cela n'est pas possible...Et cependant, que répondre à Hume ? Si la raison seule ne me permet pas même d'accroître le concept que j'ai d'un objet de l'expérience, qu'en sera-t-il a fortiori des objets qui sont au-delà de l'expérience ? Si la connaissance du sensible peut tout au plus me conduire à de fragiles constatations qui n'ont rien de nécessaire (« chaque fois qu'un corps demeure exposé au soleil, il se réchauffe »), comment produire des énoncés nécessaires qui se réfèrent au suprasensible ? Qui ne peut pas le moins ne peut pas non plus le plus... La question est donc tranchée : il n'y a pas pour nous de suprasensible.

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