Tout, tout de suite, roman

Tout, tout de suite, roman

Morgan Sportes

Fayard

  • 26 novembre 2011

    Un document plus qu'un roman

    C'est un vrai travail d'enquêteur qu'il a fait là, mêlant faits et pensées de certains protagonistes. Peu de jugements mais on sent parfois une ironie sous-jacente face à ces barbares qui semblent n'avoir jamais rien fait. Le barbare, c'est toujours l'autre. C'est pour cela que ce roman n'est pas aussi insupportable que les articles de journaux lus à l'époque. On a même l'impression qu'Ilan Alimi était bien traité par ses geôliers qui disent lui donner à manger en cachette, ainsi que des cigarettes. Et c'est le danger de ce roman, qu'il soit lu par des gens qui le prennent sans esprit critique face aux témoignages des geôliers. En fait, dans ce livre, le barbare et souvent on a l'impression que c'est le seul, c'est le chef de bande appelé ici Yacef que Morgan Sportès a décidé de mépriser, faisant de lui tout le contraire de ce qu'il souhaitait représenter: il devient ici un raté. Le seul souci, c'est que Morgan Sportès ne donne jamais le point de vue de Fofana et pour cause, ils n'ont pas réussi à se mettre d'accord devant les exigences du chef des barbares. Pour l'avoir, il faudrait sans doute regarder la vidéo de son interview par i>télé qui avait fait polémique. Mais en refermant ce livre, on a plutôt envie de passer à autre chose.

    Ce livre se lit facilement et Morgan Sportès est pudique face aux scènes de torture. Il n'a d'ailleurs pas besoin de trop en dire. Seule la scène finale est assez difficile à supporter. On a beaucoup lu sur cette affaire et pourtant, j'avais oublié le choix des policiers que Morgan Sportès critique (il critique le choix, pas les policiers): en refusant de collaborer avec Fofana et en refusant même parfois toute communication, ce choix a sans doute poussé Ilan Alimi vers la mort. Morgan Sportès ne fait pas non plus de sa victime une oie blanche: il avait fumé des joints avant d'être kidnappé, ce qui a sans doute faussé sa perception du danger et en rejoignant la jeune fille qui servit d'appât, il trahissait son amie qui l'attendait à la maison.

    A mon avis, ce n'est pas un très bon roman mais c'est un très bon documentaire.


  • 10 octobre 2011

    Tout, tout de suite - lundi 10 octobre 2011

    C'est un monde étrange peuplé de "Renois", de "Rebeus", de "Gaulois" bien de chez nous. Il y a là Yacef alias "Le boss" ou Gérard alias "Tête de craie". On y croise aussi Zelda "la bête de Meuf" et Agnès… La plupart sont des "lascars" que l'on imagine volontiers sans foi ni loi mais qui croient pourtant en l'argent roi. Promis, juré, craché, une main sur le coeur et l'autre sur le Coran, ils s'en sortiront. Jamais, au grand jamais ils ne feront partie du camp des "bouffons". Prêts à tout, même à enlever et séquestrer un homme. Prêts à abdiquer toute compassion, à gommer en eux toute trace d'empathie.

    "Rien de plus compliqué qu'un barbare… écrivit Flaubert à Sainte-Beuve (p. 191) . Rien de plus simple aussi. Tout, tout de suite, c'est pourtant clair. De l'argent ? Les "feujs" en ont tous. En plus ils se serrent les coudes. Que l'un d'eux vienne à faillir et c'est toute la communauté qui se cotisera. Le roman de Morgan Sportes aurait pu s'appeler La Méprise. Car c'est à partir de cette méprise initiale que les faits vont s'enchaîner, les gestes se durcir et l'histoire déraper. Méprise et bêtise crasse, celle de petites frappes à peine sortis de l'enfance, de chiens perdus sans colliers. Pas de revendication politique ou idéologique à l'enlèvement d'Elie, juste un âcre relent d'antisémitisme qui ne dit jamais son nom, une indigence intellectuelle totale, un vide effrayant comme les yeux d'Elie retrouvé torturé à mort. Les yeux d'un homme qui a passé trois semaines à l'école du mal. Ses yeux clos nous regardent. Ils nous voient sans doute mieux que grands ouverts. Ils nous radiographient" (p. 204).

    L'auteur de L'Appât frappe fort et juste. En vérité, ce "conte de faits" (p. 10) des temps modernes, tient davantage de l'enquête ethnographique ou sociologique que du roman. Cinq ans après, les faits nous écoeurent encore, mais son conte nous tient en haleine de la première à la dernière phrase. On espère que les jurés du Renaudot, du Goncourt ou du prix Interallié sauront écrire un bel épilogue à cette effroyable histoire.